Numériser la chaîne d’approvisionnement du thon albacore sauvage en Indonésie : comment KOLTIVA, Meloy Fund, Ocean Union et Laut Biru Seafood renforcent la traçabilité dès le premier maillon
- Gusi Ayu Putri Chandrika Sari

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Représentant 31 % des 5,2 millions de tonnes de thon pêchées dans le monde en 2023, le thon albacore (Thunnus albacares) est la deuxième espèce de thon la plus commercialisée à l’échelle mondiale et constitue un pilier de l’économie mondiale des produits de la mer (ISSF, 2025). Très prisé sur les marchés du sushi et du sashimi, il soutient une industrie de plusieurs milliards de dollars et fait vivre des milliers de familles côtières, notamment en Indonésie, où la pêche de capture sauvage joue un rôle essentiel dans l’approvisionnement mondial.
Mais dans l’économie halieutique actuelle, la demande seule ne détermine plus l’avenir de cette filière. L’avenir du commerce du thon est désormais façonné par les données et la transparence — la capacité de vérifier où, comment et par qui le thon est pêché, en reliant chaque tranche de sashimi d’albacore à une chaîne d’approvisionnement complexe qui commence dans des eaux éloignées et se termine sur les tables de restaurants haut de gamme à travers le monde.
Les acheteurs et les régulateurs internationaux exigent désormais des preuves d’origine et de durabilité. La traçabilité est devenue une nécessité opérationnelle pour le commerce des produits de la mer ; elle constitue le passeport vers les marchés les plus valorisés. Pour l’industrie indonésienne du thon, la numérisation du « premier maillon » — le point de débarquement et d’enregistrement des captures — est essentielle pour répondre à ces exigences. Dans un monde où la transparence et la responsabilité déterminent ce qui se retrouve dans nos assiettes, la traçabilité n’est plus une simple tendance : elle est devenue la clé de la durabilité et de la réussite dans le commerce du thon.
Une industrie mondiale sous pression pour démontrer sa durabilité
Les marchés mondiaux des produits de la mer font l’objet d’une surveillance croissante, alors que les principaux pays importateurs renforcent leurs exigences en matière de traçabilité, de durabilité et d’approvisionnement éthique. La pression du marché continue de s’intensifier à mesure que les cadres réglementaires évoluent :
États-Unis : Le Seafood Import Monitoring Program (SIMP) et la future règle de traçabilité alimentaire Food Safety Modernization Act (FSMA 204) exigent une traçabilité vérifiable de bout en bout, du navire jusqu’au port d’entrée américain. Par ailleurs, le Marine Mammal Protection Act (MMPA) interdit la capture (harcèlement, chasse, capture ou mise à mort), ainsi que l’importation ou l’exportation de mammifères marins, et s’applique dans les eaux américaines comme aux citoyens et navires américains à l’échelle mondiale.
Union européenne : Renforcement du EU Catch Certification Scheme afin d’accroître la surveillance et de garantir la légalité des captures.
Sur les principaux marchés : Les acheteurs aux États-Unis, dans l’Union européenne et au Japon accordent une priorité croissante à la conformité réglementaire, à l’approvisionnement éthique et aux pratiques de pêche responsables comme conditions préalables aux échanges commerciaux.
L’interopérabilité — c’est-à-dire la capacité des systèmes à échanger des données de manière fluide — est désormais une exigence centrale. Les systèmes fondés sur des documents papier ne sont plus en mesure de répondre à ces attentes, en particulier dans des pêcheries de capture sauvage fragmentées comme celles de l’Indonésie, où des milliers de pêcheurs artisanaux opèrent sur des zones maritimes vastes et éloignées.

La chaîne d’approvisionnement du thon en Indonésie : atouts, fragmentation et risques croissants
Ces exigences internationales placent l’industrie indonésienne du thon sous les projecteurs. Le pays représente environ 16 % des débarquements mondiaux de thon (Antara News, 2022), ce qui rend la conformité essentielle pour maintenir l’accès aux marchés. Pourtant, la réalité sur le terrain demeure complexe.
À Bitung, dans le nord de Sulawesi, la pêcherie de thon albacore constitue un pilier des moyens de subsistance locaux. Les grands navires pratiquant la pêche à la ligne à main débarquent généralement leurs captures dans des ports centralisés, aux côtés d’un large éventail d’activités de pêche artisanale dans la région.
Cette fragmentation engendre des défis persistants :
Des lacunes dans la traçabilité du « premier maillon », notamment parmi les petits navires (< 10 GT).
Une collecte de données informelle et fondée sur des documents papier, limitant l’intégration avec les systèmes nationaux et internationaux de traçabilité.
Une application inégale des réglementations liées à la pêche INN (illicite, non déclarée et non réglementée).
Une vérification limitée des méthodes de capture et des zones de pêche, restreignant l’accès aux acheteurs appliquant des exigences strictes en matière d’approvisionnement.
Un environnement réglementaire en évolution rapide sur les principaux marchés (États-Unis, Union européenne, Japon).
Dans ce contexte, la modernisation et la numérisation de la traçabilité deviennent des leviers essentiels pour réduire les risques et sécuriser la compétitivité internationale.
Un tournant décisif : le projet pilote de traçabilité
Afin de répondre aux défis persistants en matière de traçabilité dans la chaîne d’approvisionnement du thon albacore pêché à la ligne à main à Bitung, un consortium composé de Meloy Fund, Ocean Union (OU) et Laut Biru Seafood (LBS) a lancé un projet pilote de traçabilité et désigné KOLTIVA comme partenaire technologique. Tout au long de l’année 2025, avec le soutien du Meloy Technical Assistance Fund, le projet a testé et démontré la viabilité d’un modèle numérique de traçabilité de bout en bout pour la pêche de capture sauvage, en mettant l’accent sur la collecte de données dès le premier maillon et sur l’alignement avec les standards du Global Dialogue on Seafood Traceability (GDST).
L’initiative visait à adapter la technologie existante de Koltiva, KoltiTrace MIS, au contexte spécifique des pêcheries de capture sauvage et à évaluer sa capacité à assurer l’interopérabilité avec des normes internationales de traçabilité telles que le GDST 1.2. Développé comme un produit minimum viable (MVP), le pilote a permis de valider les flux opérationnels, d’identifier les obstacles pratiques et de tirer des enseignements en vue d’un déploiement à plus grande échelle.
KOLTIVA a ainsi adapté sa plateforme KoltiTrace MIS aux flux spécifiques des pêcheries de thon. Le système a été configuré pour enregistrer les données relatives aux navires, aux débarquements, aux étapes de transformation interne et aux flux de produits, tout en veillant à ce que les données collectées puissent être alignées avec les Key Data Elements (KDE) et les Critical Tracking Events (CTE) définis par le GDST. Cette architecture permet une interopérabilité future avec les acheteurs, les régulateurs et, potentiellement, avec le système national indonésien de traçabilité (STELINA).

Point essentiel : le projet pilote ne s’est pas limité à la conformité réglementaire. Il a également exploré la manière dont la traçabilité peut générer des bénéfices directs pour les pêcheurs. L’une des innovations majeures a été « Tip the Fisher », un module prototype reliant des données de traçabilité vérifiées à de potentielles incitations numériques, afin de récompenser les pêcheurs qui adoptent des pratiques durables et transparentes.
« Nous voyons un réel potentiel dans des modèles financiers qui récompensent les pêcheurs pour des pratiques traçables et durables, et la numérisation est la clé qui permet de le concrétiser. » — Adhiet Utomo, Business Development Manager chez KOLTIVA et Program Manager du projet.
Ce que le projet pilote a mis en place
Un système de traçabilité sur mesure pour le thon
Un module interne entièrement personnalisé a permis de numériser la réception des produits, les étapes de transformation et les enregistrements de livraison, remplaçant ainsi plusieurs flux de travail fondés sur des documents papier.
Capture numérique dès le premier maillon
KoltiTrace MIS a renforcé la traçabilité au premier maillon en numérisant l’enregistrement des navires, des pêcheurs et des sorties en mer, ainsi qu’en collectant les informations clés sur les captures au moment du débarquement, notamment l’espèce, le poids, l’engin de pêche et la zone de capture. Son module de collecte a également enregistré des caractéristiques du poisson telles que le poids, la catégorie, la qualité et la température, en les reliant à des codes de lots afin de garantir que la traçabilité débute dès l’entrée du thon dans la chaîne d’approvisionnement.
Une structure de données alignée sur le GDST
KoltiTrace MIS est l’une des premières plateformes indonésiennes de traçabilité reconnues comme compatibles avec le Global Dialogue on Seafood Traceability (GDST), aux côtés de Asosiasi Perikanan Pole and Line dan Handline Indonesia (AP2HI). Dans le cadre du projet pilote, le système a été aligné sur les Key Data Elements (KDE) et les Critical Tracking Events (CTE) du GDST, posant les bases de futurs tests de capacité et d’une intégration avec les systèmes des acheteurs internationaux.
Engagement multi-acteurs
Nos équipes terrain ont formé et intégré les pêcheurs, les propriétaires de navires, les collecteurs, le personnel portuaire et les équipes de l’usine LBS, garantissant des tests pratiques dans des conditions opérationnelles réelles.
Finance inclusive : « Tip the Fisher »
Un prototype ouvrant la voie à de futurs modèles d’incitation via KoltiPay, destinés à récompenser des pratiques de pêche vérifiées, traçables et responsables.
Ce qui a changé sur le terrain
À la fin du projet pilote, l’adoption s’était progressivement élargie au sein de la communauté, permettant au système d’enregistrer les transactions au débarquement, les livraisons à l’usine et les étapes de transformation jusqu’au produit final via KoltiTrace MIS.
Le pilote a démontré qu’un flux de travail numérique standardisé peut fonctionner efficacement dans un environnement de débarquements mixtes, en reliant pêcheurs, transformateurs et exportateurs au sein d’un système unique. Le Meloy Tuna Traceability Pilot a servi de plateforme d’apprentissage, offrant une base pratique et réaliste pour le développement futur et l’investissement dans une traçabilité numérique interopérable à travers le secteur halieutique indonésien. Ces enseignements soutiennent la mise à l’échelle de solutions interopérables, ouvrant la voie à une meilleure conformité, à un accès accru aux marchés et à une durabilité à long terme.
Des innovations telles que des étiquettes de lots avec QR code, des tableaux de bord dédiés aux navires et des cartes interactives de traçabilité ont fourni des premières preuves que les enregistrements numériques peuvent :
Renforcer les processus de diligence raisonnable
Soutenir les évaluations des risques
Améliorer la transparence dans une chaîne d’approvisionnement historiquement dépendante de documents manuels
Le pilote a également posé les bases de l’alignement avec le Global Dialogue on Seafood Traceability (GDST), préparant ainsi le terrain pour de futurs tests de capacité et une intégration technique avec STELINA ou avec les systèmes des acheteurs privés.
Après le projet pilote : quelles perspectives ?
Pour la suite, le projet s’est concentré sur la consolidation du pilote en un produit minimum viable (MVP) stable et prêt pour un déploiement opérationnel, capable de soutenir une adoption plus large et l’interopérabilité. Les tests de capacité GDST ont été réalisés en octobre 2025, marquant une étape clé dans la validation de l’alignement avec les standards mondiaux de traçabilité et les exigences des acheteurs en matière de données.
Fort des enseignements tirés du pilote, le modèle « Tip the Fisher » a été affiné afin de permettre son déploiement à plus grande échelle, en veillant à ce que les incitations financières demeurent transparentes, équitables et efficaces à mesure que la participation augmente. Les résultats en matière de traçabilité ont été partagés avec les acheteurs lors de présentations ciblées, générant des retours qui ont permis d’aligner davantage les fonctionnalités du système sur les attentes du marché.
Avec ces bases solides, l’initiative explore désormais son extension à d’autres transformateurs et sites de débarquement, afin de tester la capacité du modèle à s’adapter à des contextes opérationnels variés tout en restant inclusif et crédible.

Construire les bases d’une traçabilité numérique évolutive
Bien que le projet pilote ait été conçu comme un produit minimum viable (MVP), il a apporté des enseignements clairs sur ce que pourrait être un modèle de traçabilité évolutif pour le thon pêché à la ligne à main en Indonésie. En numérisant le premier maillon de la chaîne, en renforçant les flux internes de produits et en structurant les données conformément aux standards internationaux, KOLTIVA et ses partenaires ont démontré une voie concrète pour améliorer la conformité et la préparation au marché dans l’une des pêcheries les plus importantes d’Indonésie. Pour les acheteurs et les régulateurs, cela apporte la transparence qu’ils exigent ; pour les pêcheurs et les transformateurs, cela ouvre la voie à un commerce plus équitable et à de futurs modèles d’incitation.
Le travail mené à Bitung montre que la traçabilité n’est plus seulement une exigence réglementaire — elle devient l’épine dorsale de la compétitivité des chaînes d’approvisionnement en produits de la mer durables et responsables sur les marchés mondiaux. Alors que les chaînes d’approvisionnement mondiales en produits de la mer accélèrent leur transition vers la durabilité, les enseignements tirés de Bitung offrent un modèle pour des solutions évolutives et interopérables, créant des opportunités non seulement en matière de conformité, mais aussi d’avantage concurrentiel et de croissance à long terme.
Autrice : Gusi Ayu Putri Chandrika Sari, Social Media Practitioner chez KOLTIVA
Gusi Ayu Putri Chandrika Sari associe son expertise en marketing digital et en médias sociaux à un engagement profond en faveur de la durabilité, fort de plus de huit années d’expérience en communication. Son travail consiste à élaborer des récits à fort impact reliant technologie, agriculture et responsabilité environnementale. Elle est animée par la volonté de promouvoir des pratiques durables à travers des contenus percutants, centrés sur les publics, diffusés sur une variété de plateformes numériques.
Ressources :
ANTARA News. (2022). Indonesia corners 15% share of global tuna production. ANTARA News. https://en.antaranews.com/news/225853/indonesia-corners-15-share-of-global-tuna-production
Global Dialogue on Seafood Traceability. (2023). GDST 1.2 Implementation Guidelines. https://traceability-dialogue.org/
ISSF. 2025. Status of the world fisheries for tuna. Mar. 2025. ISSF Technical Report 2025-01. International Seafood Sustainability Foundation, Pittsburgh, PA, USA
















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